« Personne n’a voulu financer le film »

Pablo Pinedo est en compétition dans la catégorie « Documentaire de création » avec Noma

Pour son premier documentaire, Pablo Pinedo s’est attaqué à un sujet sensible en Afrique du Sud: les expulsions des habitants des townships (bidonvilles habités principalement par des noirs). Il a suivi Noma, une jeune mère célibataire qui jongle entre sa famille, son travail dans un restaurant et sa vie dans le ghetto de Philippi, dans la ville du Cap. Le réalisateur espagnol a suivi le combat de ces populations pauvres qui s’installent sur des terrains qui ne leur appartiennent pas. Avec sa caméra, il capture les destructions des cabanes et les violences policières. Rencontre avec un cinéaste engagé.

Parlez-nous de vous brièvement… 

Je vis en Afrique du Sud depuis 6 ans mais je viens de Vitoria-Gasteiz, au Pays-Basque. C’est mon premier documentaire mais je travaillais avant dans l’industrie du film en Italie et ensuite en Afrique du Sud.

Pourquoi avoir choisi ce thème ?

Je suis engagé aux côtés de la population du township depuis plusieurs années et je voulais montrer leur combat. Ils protestent contre la destruction de leurs cabanes par la police. Ces expulsions sont illégales car normalement les autorités doivent utiliser une ordonnance du tribunal mais ce n’est souvent pas le cas. Les townships peuvent croître très rapidement. Celui que j’ai filmé, de Philippi, est l’un de ceux qui a grossi le plus vite. En deux semaines il y avait plus de 700 personnes et maintenant ils sont autour de 30 000. J’ai rejoint le mouvement aussi pour servir de bouclier humain. Si les policiers voyaient quelqu’un comme moi, avec ma caméra, ils étaient moins violents. J’ai aussi utilisé les enregistrements pendant les procès pour prouver que les habitants étaient là depuis plus de 24 heures, contrairement à ce que la police affirmait. Selon la loi, si on passe plus de 24 heures dans une structure alors on ne peut plus être expulsé. Ce qui m’intéressait surtout avec ce film c’était de comprendre comment on en était arrivé à cette situation de pauvreté. Par exemple, dans le documentaire il y a une scène ou la population se rebelle contre la police venue détruire leurs habitations, pour la deuxième fois. A l’époque, la population blanche a pris peur et a pensé qu’il s’agissait seulement de noirs violents. Mais avec mon film j’ai montré la genèse de tout cela.

Avez-vous eu des problèmes dans les townships à cause de votre couleur de peau ?

Cela dépend de comment vous vous comportez. Je suis souvent allé dans les townships et cela peut être dangereux. Mais quand j’étais en train de filmer le documentaire, tout le monde est venu me voir, m’a pris en photo… Une fois, j’ai du traverser le ghetto avec ma caméra emballée dans un sac en plastique. Personne ne m’a parlé. Il n’y a pas trop de blancs dans les townships donc ils se demandaient ce que je faisais là. Il y a aussi beaucoup de crimes, de trafic de drogues… Mais les gens sont très gentils en Afrique du Sud. En fait c’était très dur de faire le documentaire car cinq minutes après la destruction de leurs maisons, les gens étaient en train de sourire et de discuter. Ils étaient si heureux et sympathiques que je me suis demandé comment j’allais faire comprendre aux gens la gravité de la situation ! Le film est en noir et blanc et la musique de fond est assez angoissante  pour que les spectateurs s’imprègnent de l’atmosphère et ressentent le désespoir des habitants. Mais je voulais aussi m’éloigner des stéréotypes concernant l’Afrique. Les gens que j’ai filmé se battent pour leur droit à un logement.

Pourquoi avoir  pris le point de vue d’une femme pour rendre compte de cette situation ?

Au début, je voulais deux jeunes personnages, un garçon et une fille pour que cela soit équilibré. Mais le garçon était difficile à atteindre alors je l’ai seulement fait avec Noma. Ce qui est super parce qu’elle représente une part importante de la jeunesse sud-africaine. Elle est une mère célibataire avec deux enfants dont un qui est handicapé. Elle vit dans une cabane dans le ghetto et elle est travailleuse précaire. Beaucoup de jeunes sud-africains vivent dans ces conditions, surtout les mères seules.

Avez-vous des nouvelles de Noma ?

Oui nous sommes devenus amis. Elle vit toujours dans le ghetto mais n’a plus de travail. Son enfant handicapé habite maintenant dans le sud-est et son autre enfant est toujours au Cap.

Comment avez-vous financé ce documentaire ?

J’ai essayé de trouver des fonds mais personne n’a voulu financer le film donc ce sont mes propres fonds. Je suis aussi le producteur. C’est donc un film totalement indépendant !

Pourquoi ces refus ?

Je pense que l’une des raisons tient à mon origine. En Afrique du Sud, les talents locaux ont plus de possibilités de se faire financer que les étrangers. Ensuite, le documentaire est très politique, ce qui a pu déranger certains producteurs même si je ne pense pas que ce soit la raison principale. La manière dont j’ai voulu faire ce documentaire a pu peser dans la décision également. J’ai voulu faire un peu du « cinéma vérité ». J’ai filmé pendant quatre mois et ensuite j’ai fait un scénario puis j’ai encore filmé des scènes. C’est donc un mélange de docu/fiction. Mais je voulais vraiment le faire de cette manière !

Et concernant les producteurs européens ?

J’en ai approché deux ou trois mais personne n’a voulu prendre le risque. C’est mon premier documentaire aussi, je ne suis pas connu. Peut-être que si je gagne un ou deux prix la prochaine fois ce sera plus facile (rires).

Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur la situation en Afrique du Sud ?

L’Afrique du Sud est un pays qui est toujours très ségrégué malgré la fin de l’apartheid. L’architecture de la ville, surtout celle du Cap, est toujours caractérisée par les mentalités du temps de l’apartheid. Au début du film on peut voir une contextualisation avec des images de cette époque. Les noirs se font expulser du centre-ville et subissent des violences policières. C’est la même chose qu’aujourd’hui finalement. Au Cap, les mentalités n’ont pas vraiment changé non plus. Certains quartiers sont uniquement noirs et d’autres uniquement blancs. Avec le film je voulais lutter contre ces mentalités. Les gens ne se rendent pas compte de comment les gens vivent dans ces townships. Ceux qui sont privilégiés, souvent les blancs, ne s’intéressent pas vraiment à leurs vies.  Pour beaucoup de ces populations défavorisées, Nelson Mandela les a trompés car rien n’a changé pour eux. Le pouvoir économique n’est toujours pas dans les mains des noirs mais plutôt dans celles de sociétés étrangères, et donc souvent des blancs. Les terrains ne leur appartiennent pas non plus d’où les campements « illégaux » décrits dans le film.

Et concernant le spectre politique ?

Il a un peu changé. Normalement les deux partis principaux sont l’ANC, le Congrès national africain et l’Alliance démocratique. Mais les gens sont de plus en plus mécontents avec l’ANC et la politique de Zuma, on le voit dans le documentaire. Un nouveau parti, EFF (Combattants pour la Liberté Economique) a été créé, en 2013, par Julius Malema, un ancien membre de l’ANC. Donc le bipartisme est un peu remis en question. Mais les politiques ne semblent pas vraiment s’intéresser aux préoccupations des habitants des townships. L’Afrique du Sud regorge de richesses, mais elles ne sont pas partagées, ce qui est un vrai problème.

Une page Facebook a été créée pour soutenir le combat de Noma.

Propos recueillis par Laura Andrieu

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