Le marché africain du film en pleine expansion

Rama Thiaw : productrice et réalisatrice sénégalaise et membre du jury du Fipa 2017

Le Festival international de programmes audiovisuels de Biarritz (Fipa) accueille cette année une dizaine de films sur l’Afrique, dont certains faits par des réalisateurs africains. Une bonne surprise, car l’Afrique était  un sujet secondaire ces dernières années au Fipa. Une dynamique qui pourrait être révélatrice d’un essor du marché du film africain…

« Depuis que je m’occupe du Fipa, j’ai toujours eu un intérêt personnel pour l’Afrique. Déjà, quand j’étais sur Arte, nous produisions beaucoup de films sur des sujets africains », confie François Sauvagnargues, délégué général du Fipa. Le continent n’a pourtant jamais été l’un des sujets centraux du festival. Mais cette année celui-ci compte huit productions en compétition, dont quatre dans la catégorie « Documentaire de création », dont Inkotanyi sur le génocide rwandais, Noma sur les townships en Afrique du Sud ou encore Tahqiq Fel Djenna du réalisateur algérien Merzak Allouache. La fiction Watatu, produite par une ONG kenyane, aborde quant à elle un thème d’actualité : le radicalisme d’une partie de la jeunesse kenyane.

L’Afrique : le continent de tous les possibles

Le continent africain est en pleine dynamique. Ce marché prometteur attire les opérateurs comme Canal + qui a lancé une chaîne panafricaine A+, en 2014, et l’a intégrée dans son offre Canalsat en France depuis janvier 2016. Les plateformes de streaming tiennent aussi à se partager le gâteau,  à l’image d’Afrostream, le « Netflix africain » créé en 2015. Le site propose du contenu « afro » d’après Françoise Nottrelet, directrice programmation et distribution de la start-up. Avec entre 200 et 250 000 membres, la plateforme semble avoir trouvé le filon et est disponible dans 24 pays africains depuis novembre 2016. Plusieurs autres plateformes existent comme Africafilmstv ou Afrobox en Afrique du Sud. Ces start-up profitent du développement économique de l’Afrique comme le précise Françoise Nottrelet :

« Les chinois se sont implantés en Afrique et ont montré au reste du monde que c’était le continent sur lequel il fallait miser. En termes de business c’est intéressant car c’est un continent avec une forte valeur ajoutée « 

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Françoise Nottrelet, directrice programmation et distribution d’Afrostream

L’Afrique attire les producteurs étrangers et les investisseurs mais développe également sa propre industrie à l’image du Nigéria. Avec plus de 2000 long-métrages par an, le pays est le deuxième producteur de films au monde, derrière Bollywood et devant Hollywood. Nollywood (contraction entre Nigéria et Hollywood) emploie un million de personnes et représente 2% du PIB du pays. Le Nigéria s’en sort bien surtout avec les séries télévisées et le cinéma spécialisé dans le divertissement selon la réalisatrice et productrice sénégalaise, Rama Thiaw. « Ce sont en fait les revendeurs de DVD pirates qui ont impulsé ce modèle car ils en avaient marre d’attendre les producteurs des autres pays, raconte-elle avec un sourire. Alors ils sont devenus producteurs ». Ce modèle a été pensé par la distribution et adapté au marché du pays. Le Nigéria participe à un certain rayonnement culturel du continent mais il n’est pas le seul. « Le marché africain se développe aussi avec plusieurs festivals comme celui d’Abidjan, analyse François Sauvgnargues. Il y a beaucoup de soap mais on assiste aussi à une montée en gamme de ces programmes ». Mais selon Rama Thiaw, la France reste assez fermée aux productions africaines qui sont peu représentées au festival de Cannes, par exemple.

« Il  faut savoir de quelle Afrique on parle »

L’Afrique est un vaste continent et des disparités existent entre les différents pays comme le souligne la réalisatrice sénégalaise : « L’Afrique c’est large, il faut savoir de quelle Afrique on parle. Il y a la zone anglophone, francophone, lusophone, de l’Est et arabophone ». Toutes ces zones ne se sont pas développées de la même manière car les cultures, impactées par les histoires coloniales des pays, divergent. « Dans la zone anglophone, les pays ont développé des écoles, des industries et l’Etat s’est investi en participant à l’émergence du cinéma. Mais cela n’est pas comparable avec les zones francophones qui subissent encore les conséquences de la colonisation et la mainmise de la France et la Belgique », dénonce Rama Thiaw. Plusieurs pays africains francophones ont subi plusieurs ajustements structurels du FMI, ce qui a réduit les marges de manœuvre des gouvernements. Les secteurs affectés en premier, comme souvent, ont été la culture et l’éducation. La situation évolue un peu au Sénégal avec la création d’un fond de production, deux ans plus tôt, qui dépend du centre national cinématographique. Mais cela reste insuffisant pour la réalisatrice sénégalaise : « C’est à nous en tant que producteurs, réalisateurs, cinéastes de faire notre lobbying pour que nos Etats investissent dans le cinéma et essaient de créer un type de soutien privé, de mécénat pour mettre en place un système mixte ». La zone anglophone est plus dans une logique industrielle à l’image du Nigéria avec Nollywood. Ce qui expliquerait en partie le retard de la zone francophone pour Rama Thiaw :

« Les dirigeants n’ont pas compris que le cinéma était une industrie, ils pensent que c’est un secteur mendiant »

Les difficultés du cinéma en Afrique francophone

Dans certains pays, les populations africaines ne vont pas régulièrement au cinéma. Alors que Françoise Nottrelet, directrice programmation et distribution d’Afrostream, reconnaît le potentiel de l’Afrique pour les sites de streaming, Rama Thiaw rappelle que « les problèmes d’électricités font qu’internet ne s’est pas développé partout ». Le manque d’infrastructures touche également le milieu du cinéma avec la fermeture de nombreuses salles. « Dans les années 90 il y avait une soixantaine de salles au Sénégal et désormais il n’y en a plus que trois », regrette la réalisatrice. Les populations ne se rendent donc pas régulièrement au cinéma. Mais encore une fois cela dépend des pays puisque la zone arabophone ne connaît pas les mêmes difficultés. Les salles sont plus nombreuses en Tunisie et au Maroc et certains films ont eu des sorties nationales. Mais ce n’est pas le cas au Sénégal où beaucoup de réalisateurs et producteurs voient leurs films sortir d’abord à l’étranger. Le cinéma Tunisien est d’ailleurs très dynamique selon Rama Thiaw : « il y a un renouveau du cinéma tunisien en fiction ou en documentaire ». Et d’ajouter : « les deux pôles actuellement sont les zones anglophones et arabophones ». Ce qui ne veut pas dire que des documentaires ne sont pas réalisés sur l’Afrique francophone, par exemple, mais souvent les réalisateurs ne sont pas africains.

« J’en ai marre des clichés autour de la pauvreté »

Pablo Pinedo, réalisateur du documentaire Noma, regrette cet état de fait : « Souvent les histoires sur l’Afrique sont racontées du point de vue des européens. Mais je pense que c’est important de donner la possibilité à des réalisateurs africains de raconter leur histoire ».  La question du financement reste épineuse selon Rama Thiaw : « Des documentaires sur l’Afrique sont diffusés sur des chaînes françaises mais ils ne sont pas réalisés par des Africains car c’est plus difficile pour nous de récolter des fonds ». Même si des efforts sont faits, avec, par exemple, le fond IDFA BERTHA qui soutient les documentaristes dans les pays en développement, ils restent insuffisants. Rama Thiaw, comme Pablo Pinedo, regrettent ce manque d’implication car les réalisateurs africains diffusent une autre image de l’Afrique.  « Quand on ne connaît pas la culture, on a tendance à vouloir filmer ce qui nous choquent comme l’extrême pauvreté par exemple. Mais quand on film son pays, on veut souvent montrer autre chose », estime-t-elle. Elle dénonce d’ailleurs « les plans pirogues » qui capturent un paysage africain stéréotypé, avec une case en arrière-plan par exemple, alors que l’Afrique aujourd’hui est urbaine et ouverte sur le monde. « J’en ai marre des clichés autour de la pauvreté, la violence et la misère du monde, s’exaspère Rama Thiaw. C’est un continent avec 54 pays et milles cultures. Il y a encore tellement d’histoires à raconter ! ».

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