Profession : « passeur de culture »

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Pierre Langlais, journaliste spécialiste des séries chez Télérama

Depuis quelques jours déjà fleurissent leurs critiques des films, séries et documentaires projetés au Fipa, guettées fébrilement par les réalisateurs. Comment les journalistes culturels construisent-ils leurs analyses ? Comment conçoivent-ils leur métier ? Eléments de réponse avec deux journalistes de Télérama, Olivier Milot et Pierre Langlais.

La rubrique culturelle des médias : journalisme ou critique ? Les deux, répond sans hésiter Pierre Langlais, expert ès séries télé chez Télérama. « Je fais des interviews, des reportages, des analyses… tout ce qu’un journaliste est amené à faire ». « Je conteste l’idée qu’on ne puisse pas appliquer à l’objet culturel toutes les techniques du journalisme », abonde Olivier Milot, en charge du service télévision.

Rien à voir donc, avec le mythe du critique perché dans une tour d’ivoire, espèce devenue rare dans les rédactions. Au contraire, le journaliste culturel rencontre les créateurs, se rend en tournages… Un travail de terrain qui, pour Olivier Milot, « aiguise le regard. Cela ne veut pas dire que vous avez raison, mais que vous avez des points de comparaison ». « Comprendre ce que c’est que faire une série, c’est se donner les armes pour mieux les lire », confirme Pierre Langlais.

Avec les risques que cela implique. Pour Olivier Milot, « quand il y a des œuvres d’un réalisateur que l’on connaît, on a des a priori, mais c’est une critique qu’on peut faire à tous les journalistes ». Pour Pierre Langlais: « Un journaliste politique doit gérer sa déontologie, ses contacts… je dois le faire aussi ».

Autre difficulté, ces journalistes absorbent une quantité d’œuvres non négligeable: en moyenne deux épisodes visionnés par jour pour Pierre Langlais, environ cinq heures de programmes quotidiens pour Olivier Milot. Jusqu’à la saturation ? Non, assurent-ils. De légères angoisses peut-être, à l’idée de ne pas pouvoir tout jauger. Une difficulté à être happé par les œuvres parfois, à force de trop les disséquer. « Quand on voit trop les coutures, on n’est plus touché », confie Olivier Milot. Et puis, après tout, « les Français regardent en moyenne 3h50 de télévision par jour, presqu’autant que moi », précise-t-il. Pierre Langlais, lui, philosophe : « le principe de l’art c’est d’être une multitude de reflets du monde. Tant que je verrai des choses qui seront comme autant de miroirs tournés dans des directions différentes, je ne pourrai pas m’ennuyer ».

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Olivier Milot, responsable du service Télévision chez Télérama

Journaliste comme les autres, l’émotion en plus

Le journaliste culturel, un rédacteur comme un autre ? A un détail près : l’objet culturel se prête plus facilement à la subjectivité. Certains repères existent : « le rythme, la mise en scène, les références, la complexité et l’originalité des personnages… C’est une grille de lecture que mon cerveau applique automatiquement », énumère Pierre Langlais. Mais en dernier ressort intervient le ressenti, lié « non seulement à ma sensibilité artistique, mais aussi à ma sensibilité intime ». Et c’est peut-être cette subjectivité qui fait le sel de la critique. « Je ne peux pas considérer que la critique puisse être purement technique », poursuit-il.

« La critique est moins subjective qu’elle n’y paraît, tempère Olivier Milot parce qu’elle se nourrit d’une grande expérience. Plus vous êtes critique, moins vous êtes subjectif ».

En cela, l’ancien grand reporter se définit comme un « passeur de culture ». Dans un monde où « tout le monde peut faire de la critique et tout le monde peut être fabriquant culturel », la véritable valeur ajoutée du journaliste culturel serait sa capacité à réintroduire de la hiérarchie, « pour faire gagner du temps, car personne ne peut consommer toute la proposition culturelle qui nous est mise sous les yeux chaque jour », précise-t-il.

Sans élitisme, et avec modestie. « On s’autorise à penser que l’on fait une critique plus étayée, mais cela ne veut pas dire qu’elle compte plus, affirme Olivier Milot. Vous n’empêcherez jamais avec une critique féroce et très négative d’aller voir un film grand public. En revanche, vous pouvez emmener par une critique très positive des gens sur un documentaire un peu difficile ».

La hiérarchie, une nécessité d’autant plus aiguë que l’on peut vite se perdre dans d’immenses plateformes comme YouTube. Sans elle, « vous ne regardez que ce que votre communauté regarde, ou ce qui est le plus regardé », estime Olivier Milot. Etre journaliste culturel, pour ces deux collègues, c’est donc aussi savoir accompagner les mutations cultuelles. Etre un passeur, plus que jamais.

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